Vélo | New Hampshire, Massachusetts, Maine

Bienvenue sur mon blogue personnel. Ce journal intimiste exprime un désir de dépassement et d'authenticité.

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3 juin | Rand Memorial Congregational Church, Seabrook, Southeastern New Hampshire

Au départ d'Exeter, je débute une magnifique randonnée à vélo sur une distance de 50 kilomètres. Exeter est une ville historique aux valeurs libérales. La ville abrite depuis 1791 la célèbre Phillips Exeter Academy. C'est un collège préparatoire visant à entrer à l'université. C'est l'une des admissions les plus difficiles d'accès dans tout le pays. Vingt pour cent des diplômés auront accès à Harvard. Il en coûte 72,000$ US par année pour étudier au collège. Les universités les plus célèbres, quant à elles, coûtent entre 90,000$ et 100,000$. C'est ma journée la plus chaude depuis le début du voyage. La première partie de la randonnée est sublime avec de grandes demeures historiques d'Exeter jusqu'à Hampton Falls dans le New Hampshire et Amesbury dans le Massachusetts. Je roule toujours à l'ombre des grands jusqu'à Amesbury. Cette ville très ancienne est située sur la rive de Merrimack River. Depuis le XIXᵉ siècle, elle devient une cité industrielle avec la fabrication de diligences (stagecoach) et des chapeaux haut-de-forme. Huit grandes usines de textiles furent érigées autour de la rivière dans un décor somptueux rappelant l'Angleterre. Ici, tout est de briques rouges, des trottoirs allant aux maisons. Au retour à Exeter, je demande où est le dining room sur le campus. À ma grande surprise, un énorme buffet est servi gratuitement pour célébrer la dernière journée d'études de la saison sur le flamboyant gazon du collège. Le timming est plus que parfait. Je m'assoie avec quelques étudiants en me délectant de toute cette bonne nourriture. La particularité des enseignements provient d'une ancienne méthode. La méthode du Phillips Exeter Academy, mondialement connue sous le nom de méthode Harkness, est une approche pédagogique collaborative où l'apprentissage se fait par le dialogue autour d'une grande table ovale. Les élèves mènent la discussion tandis que l'enseignant agit comme un simple guide. Cette méthode connaît un franc succès pour sa forme avant gardiste et avec raison. Je ne me lasse pas de siroter la meilleure limonade que je n'ai jamais goûtée. À ma surprise, les employés s'amènent plus tard avec de gros bacs pour mettre tout le reste à la poubelle et au recyclage. Ils me demandent si je veux quelques restes, je réponds rapidement par l'affirmative. Après un calcul sommaire, je dois avoir, incluant mon repas, de la nourriture pour environ 60 $. Ensuite, je pars l'esprit joyeux et la satisfaction du travail accompli en van vers la mer. En chemin, je croise un garage pour lui parler de la petite bosse sur le derrière du campeur. Il applique un peu d'un produit qui enlève les traces de peinture de la boîte aux lettres, la veille renversée. Ensuite, j'applique avec un crayon rouge un peu de peinture pour effacer complètement les dommages. J'ai vraiment eu de la chance, encore une fois. Le premier village que je retrouve sur la mer est Rye Beach. J'y étais déjà passé, il y a fort longtemps, avec une vieille bagnole. Je m'étends un peu au soleil sur la plage de gros galets. Je roule sur la route côtière jusqu'à Hampton Beach que je trouve tout aussi horrible que la première fois que j'y suis allé. Il n'y a que quarante kilomètres de littoral au New Hampshire sur l'océan Atlantique entre Portsmouth et Newburyport. À ma mémoire, je ne me souviens pas d'avoir passé dans une région où il n'y avait pas de places pour se stationner gratuitement ou bien mettre mon campeur pour la nuit. Je déteste ce genre d'endroits qui est ni plus ni moins qu'une fabrique à faire de l'argent. Je regarde pour m'acheter une glace. La plus petite avec le taux de change équivaut à 11 $. J'irai manger mon yogourt grec à la vanille bien tranquille sur la dune de sable. Le New Hampshire est plus conservateur que le Vermont, quoiqu'il y ait de nombreux bastions démocrates. C'est dans les régions industrielles et agricoles que se retrouve la majorité des républicains. Les républicains ont le profil des gens peu instruits et passablement plus pauvres. Une grande étape vient d'être franchie en voyage en passant demain au Massachusetts, plus au sud. Je préfère de loin le cyclotourisme à la randonnée pédestre. J'ai débuté le plein air avec le vélo. Si j'ai passé à la randonnée pédestre par la suite, c'était pour offrir une activité populaire aux membres de Vert l'Aventure Plein Air, dont je fus l'organisateur et l'accompagnateur sur plus de trente ans. Pour moi, le cyclotourisme est de revenir à mes sources et à mes amours. Voyager à vélo pour moi aux États-Unis n'a rien de comparable. Ce fut très long pour me trouver un spot pour la nuit. J'ai enfin déniché ce qu'il y avait de mieux selon la région entre Rand Memorial Congregational Church et le cimetière Wildwood à Seabrook, dans le New Hampshire, à deux kilomètres du Massachusetts. Je fais vraiment un beau voyage. À bien y penser, je préfère faire à chaque jour 40-50 kilomètres à vélo et avoir le temps pour autre chose que des journées de plus de 75 kilomètres. Faut bien que ça serve à quelque chose de vieillir comme la sagesse. Et puis, je n'ai pas d'autre choix, car il me faut bien écouter mon corps.


2 juin | Henderson-Swasey Town Forest, Exeter, Southeastern New Hampshire

Il y a un an déjà, je partais aux États-Unis. Les longues canicules arrivaient le 22 juin alors que je dormais avec le campeur en plein cœur de Brooklyn. Il faisait 43 degrés. J'espère que l'été sera différent, car il fait trop chaud pour se promener en campeur. Ce matin, je débute une randonnée pédestre de huit kilomètres au départ de Powwow Conservation Area où j'ai passé la nuit. J'ai traversé Webster Natural Area pour me rendre sur Powwow River. Ensuite, au départ de Kingston, je suis parti à vélo sur une distance de 40 kilomètres. Le parcours était très beau et vallonné. Kingston et la région furent un coup de cœur pour moi. Il y a plein de beaux endroits pour faire du bondooking. J'ai roulé encore une fois sous des tunnels d'arbres. Des forêts de grands pins m'accompagnent toute la journée. Fait étonnant, des coqs chantaient sur tout le trajet vers North Danville et Sandown. Kingston est une bonne base pour rayonner tout autour au sud du New Hampshire. J'ai découvert les Selt Memorial Forest, qui signifie Southeast Land Trust of New Hampshire. Ce sont des points de départ pour des randonnées pédestres ou autre activités de plein air d'où il est permis de stationner pour la nuit. Au centre de Kingston, sur la rive de Great Pond, je retrouve un joli parc adossé derrière une immense église blanche. Il y a là une plateforme avec une grande croix dessus avec un panneau qui indique Pine Grove Mediation Garden. L'endroit est sublime. Un calme profond émane de partout dans Kingston et les alentours. Tout y est tellement paisible. Après ma randonnée, je profite des lieux pour faire du yoga après m'être baigné dans les eaux chaudes de Great Pond Beach. Ensuite, je pars faire une balade à Kingston State Park. J'aime particulièrement voyager en basse saison, où la plupart de ces lieux sont déserts. Ensuite, je pars vers Hampton Falls pour tenter de me trouver un spot pour la nuit. C'est pas facile de ce côté. Je réussis, non sans misère, à me trouver un spot sur une route déserte, face à un marais. Je m'installe pour la nuit, que la police vient de m'avertir de quitter les lieux après qu'une plainte a été formulée à mon égard. C'est la deuxième fois en quelques jours. Je me dirige à Exeter dans un petit stationnement d'Henderson-Swasey Town Forest. L'endroit est bien mais bruyant à cause de la route principale qui passe tout près. Ça fait une semaine que je suis parti et j'ai déjà cinq randonnées à vélo au compteur et une quinzaine de kilomètres de randonnée pédestre. Je suis très satisfait du travail accompli jusqu'à présent. Je fais un excellent voyage. Tantôt j'ai accroché, en reculant avec le campeur, une grosse aux lettres qui est tombée par terre. J'ai eu toute une frousse d'avoir cru brisé mon véhicule. L'un des supports à vélo sur le porte-bagages s'est tordu légèrement et une petite bosse sur l'arrière du véhicule est apparue sous le choc. Au petit parc où je me suis garé pour la nuit, je demande aux costauds gaillards si l'un d'eux voulait bien le remettre à l'endroit. En un rien de temps, le support à vélo a repris sa forme initiale. Pour la bosse, j'ai fait des retouches avec le crayon du garage prévu à cet effet. Il faut le savoir pour voir qu'il y a eu un choc. Au retour, j'irai dans un atelier d'esthétique faire polir le petit souvenir de voyage que je me serais volontiers passer. Demain, je reprends le vélo de l'endroit où je suis à Exeter pour me diriger au Massachusetts voisin.


1er juin | Powwow Conservation Area, Kingston, Southern New Hampshire 

Une fois de plus je m'étais installé sur le prochain parcours à vélo. Toute la nuit, il a plu. Au réveil, je n'aurais pas cru que j'allais faire 55 kilomètres à vélo. Je débute la randonnée à Durham, une petite ville fondée en 1622 abritant un gigantesque campus universitaire. Lorsque les classes sont terminées au printemps, la ville devient déserte. Tous les stationnements dans le centre-ville et du campus requièrent un permis pour stationner. J'en trouve un, car je suis débrouillard. Le premier tronçon de vingt kilomètres est bondé de voitures, mais je traverse deux belles petites villes, Newmarket et Exeter. Cette dernière a été fondée en 1638. Exeter est une ville riche en histoire avec son vieux collège et ses nombreuses belles grandes demeures de différents types architecturaux. C'est une ville très cossue et bourgeoise. Je m'arrête prendre une tasse de thé. Elle sera gratuite car je trouve 20$ sur la terrasse du café. La suite du parcours est beaucoup plus belle en passant à travers les bois. Il n'y a qu'au Québec que les routes sont droites, chez les Anglais, on aime les courbes et c'est bien plus joli ainsi. Il y a une raison à cette histoire qui provient des seigneuries françaises. Dans tout l'est de l'Amérique à l'est du Mississippi, il n'y a que le Québec qui soit autant défriché Ici, je parle du sud des Laurentides jusqu'aux États-Unis. La colonie française avait besoin de nourrir ses colons. Et puis maintenant, on a l'air d'une bande de colons avec nos arbres allumettes et toutes ces terres agricoles à l'infini. À la fin de mon parcours, je vais faire un tour du côté de Dover. Il y a là-bas une autre cité au passé industriel avec notamment Cocheno Mills sur les rives de la rivière du même nom. Dover est à une dizaine de kilomètres du Maine. Et puis, je grimpe à Rochester pour y faire un peu de repérage pour mes prochaines randonnées à vélo. Rien à voir et à faire de ce côté, je redescends vers le sud jusqu'à Kingston Je m'installe pour la nuit à Powwow Conservation Area dans un épais couvert végétal et tout près de grandes étendues d'eau. J'ai passé maître dans l'art de trouver des beaux endroits pour dormir. Où je me retrouve est plus beau qu'un camping, les facilités en moins. Je trouve le drapeau américain magnifique avec ses étoiles réunies dans un rectangle aux couleurs attrayantes. Le drapeau symbolise l'unité, chacune des étoiles représentant chacun des états réunis dans un seul et unique pays. L'union fait la force. Ils l'ont l'affaire, les Américains, disait Elvis Gratton. Où je me retrouve, ce ne sont pas les choix pour faire de belles promenades à vélo. Je réussis à me dresser des itinéraires plus qu'acceptables, ne pouvant pas tous les faire et en tenant compte que certains passent sur des artères achalandées. Plus je pédale et mieux je dors en ruminant beaucoup moins qu'à la maison. Avec les sous ramassés, j'ai arrêté chez Market Basket, le meilleur, le plus grand et le plus économique supermarché du New Hampshire. J'y ai trouvé un comptoir à sandwichs frais préparés devant moi. Tiens, un douze pouces aux fruits de mer avec des tomates et des oignons pour 7,20$, taux de change inclus. Il est vrai que le goberge remplaçait les délicieux crustacés, mais après une aussi grande journée, ce sandwich fut très délicieux avec une bière sans alcool. Amen !


31 mai |

J'apprends ce matin que je m'étais installé cette nuit sur le parcours de vélo que je ferai par ce beau matin ensoleillé et frais. Je débute au village de Chester entre deux églises qui viennent de débuter la messe du dimanche. Plusieurs me parlent de Jésus en m'invitant au service. Il y a plein de gens aux states qui me salue, et ce, partout où je vais. Ici, ce n'est pas ce que les gens du Québec en pensent. Je ne comprends pas ceux qui voyagent en campeur et qui n'utilisent que les applications pour se trouver des spots pour dormir. J'ai toujours eu du flair pour dénicher des endroits spéciaux, et particulièrement aux États-Unis. J'entreprends ma septième année en van à me promener.dans le pays de l'oncle Sam. J'ai traversé le Canada d'un océan à l'autre et je préfère de loin venir chez nos voisins du sud. J'ai roulé aujourd'hui 45 kilomètres dans un décor époustouflant. Le terrain est vallonné comme je les aime. Je fais un ou deux pèlerinages par année à vélo de ce côté de la frontière, plus précisément en Nouvelle-Angleterre. Peu de cyclistes provenant du Québec peuvent se vanter d'avoir parcouru autant de beaux endroits en cyclotourisme que moi, en toute humilité. Ce périple a ceci de différent que je rapetisse beaucoup plus qu'à l'habitude avec moins de kilomètres au compteur à vélo. Je peux assurément avouer que j'ai un faible pour le sud du New Hampshire et le nord du Massachusetts. Mon trajet se déroule, comme depuis plusieurs jours, sous des tunnels de grands arbres. À chaque détour, j'aperçois des étangs et des marais. Ils sont nombreux au sud de l'état. Ces endroits sont à mon avis les plus beaux milieux de vie. Je pourrais aisément séjourner davantage au milieu des marais que sur les plages. Je termine la randonnée juste au moment où un gros orage éclate. J'ai de la chance, j'en ai toujours eu. C'est peut-être à cause de mon coffret à talismans qui m'accompagne dans la van et qui me porte bonheur. Merci à toi, Christophe, patron des voyageurs, de m'apporter autant d'indulgence envers ce que je vis. J'ai bien fait de ne pas rouler du côté de Lietchfield comme il était convenu hier. J'aime beaucoup où je me retrouve entre la mer, les montagnes et les vallons boisés pour rouler.et vivre. Partout où je croise mon regard, je ne vois que de la beauté et de l'harmonie. Encore faut-il savoir où aller. Il y a tellement à voir de ce côté que j'envisage même un retour éventuellement. Ici, le relief et les paysages sont ce qu'il y a de meilleur pour le cyclotourisme. Si on ajoute le côté historique de cette grande région à proximité de Boston, ce voyage représente pour moi ce qu'il y a de meilleur. Pourquoi pourrais-je encore penser aller si loin alors que le paradis est à portée de main ? Voyager en campeur, c'est la liberté extrême. Voyager en van et à vélo, c'est l'autonomie complète et le bonheur assuré. J'ai trouvé une mini canne à pêche aujourd'hui avec un hameçon avec une leurre dessus. Ceci est un autre signe de chance. Je suis installé pour la nuit sur York Lane Road à Lee, sur le terrain champêtre d'Hickory Nut Farm, dans le sud-est du New Hampshire. À quelques kilomètres d'où je suis, de vieux moulins, de belles rivières et Wiswall et Packer's Falls agrémentent mon passage dans cette magnifique région où très peu de touristes viennent. Ce soir, j'ai mangé un gros plat de pâtes avec la délicieuse sauce à la viande que l'une de mes amies m'a concoctée. Dans ce voyage et les autres qui ont précédé en campeur, je compose mon itinéraire à mesure que j'avance. Avant de partir, je trace les grandes lignes en délimitant un territoire. J'ai trouvé gravé sur un vieux tronc ce message sur le bord d'un étang. Ceci démontre combien sont nombreux les messages importants que je capte en voyageant de ce côté. If something touch the ode of our soul it's remembered forever and affects what ever comes afterwards. Si quelque chose touche l'ode de notre âme, cela reste gravé à jamais et influence tout ce qui s'ensuit. Tous les voyages que j'ai effectué aux États-Unis font partis de ceux-là.


30 mai | North Pond Wetland, Chester, Southern New Hampshire

Au réveil, des rafales de vent à 70 km/heure et de fortes pluies me réveillent. Comme j'ai toujours un plan B en pareilles circonstances, j'ai filé tout droit vers Nashua au sud du New Hampshire après un copieux déjeuner. Nashua est au confluent des rivières Nashua et Merrimack. Elle est la 2ᵉ plus grande ville du New Hampshire après Manchester, plus au nord. Située à la frontière du Massachusetts, la ville ouvrière compte 95,000 habitants. Mon objectif aujourd'hui est d'aller sur Canal Street pour m'imprégner de la riche histoire des anciennes usines de textiles et de chaussures. À l'instar de Manchester, les bâtiments ici rénovés font un kilomètre et demi et sont plus petits qu'à Manchester et Lowell au Massachusetts. L'inauguration des usines à Nashua en briques rouges, comme la plupart des bâtiments de cette époque, ont pris naissance en 1823. C'est dans ces années-là que furent construites les usines de Manchester et de Lowell, pour ne nommer que celles-là. En me promenant sous la pluie dans un froid glacial, je longe à pied le vieux canal où sont situées les anciennes usines. 7,300 travailleurs au maximum ont contribué à fabriquer des tissus et des chaussures. La plupart des vieux bâtiments ont été recyclés avec bon goût en appartements de luxe. Une résidente me dit qu'elle paie 2,500$ pour un trois pièces. Au retour dans le campeur pour me réchauffer, j'écoute l'ange vagabond de Richard Séguin. On the road again, tu cherchais qui, tu cherchais quoi. Une trace de toi, une parenté, comme un apôtre sans Jésus-Christ de Lowell jusqu'à L.A. en passant par le Merrimack. D’un bord à l’autre de ce pays, tu cherchais qui, tu cherchais quoi, ou un abri d’un bord à l’autre de ce pays. On the road again, au bout de ta peine, comme un requiem. J’avais des mots, des mots qui chantent sur ton rouleau. T’as pris la route du bout de la nuit. T’as viré d’boutte pour d'boutte dans les centres-villes américains qui ont désertés au profit des banlieues remplies d'automobiles et de centres commerciaux. J'ai pas pu m'empêcher de mettre quelques mots de ma part à ce texte si magnifique et rempli de sens. Je suis en direction d'un factory outlet pour regarder les chaussures. Je m'arrête en route pour manger dans un restaurant chinois. Il ne faut jamais se fier au linge que je me suis toujours dit. En entrant, deux énormes femmes obèses sont assises en attendant que la serveuse leur trouve une table. La salle à manger est déserte, sans aucune décoration ni fioriture, ni musique. La plupart des clients sont assis au miteux bar adjacent à la salle à manger aussi piteuse elle aussi. L'ambiance est bonne de ce côté avec les effluves d'alcool aidantes. Le menu est fastidieux et bon marché. Les deux dames obèses m'invitent à leurs tables, ce que je m'empresse de faire. La première, âgée de cinquante ans, sans enfants, ni conjoint, est inapte au travail. La seconde, âgée de soixante ans, elle aussi est inapte au travail. J'ai là devant moi, deux énormes femmes qui ne sont pas heureuses. Je suis mal à l'aise, mais je ne le fais pas paraître. Les assiettes appétissantes et bien garnies arrivent. J'ai deux viandes, du riz blanc et un délicieux bouillon très chaud pour douze dollars. Les deux femmes regardent leurs assiettes et ne mangent qu'une ou deux bouchées. Elles n'ont pas faim, mais elles aiment regarder leurs assiettes en pensant aux cornets de glace qu'elles vont s'offrir. Leurs journées seront faites. On parle de tout, allant de la politique à l'économie, de la culture et surtout de la bouffe. Elles sont sur l'assurance santé Medicare pour les personnes à faibles revenus. L'assurance qui leur coûte environ 150$ par mois ne couvre que vingt-cinq pourcent des soins. Et puis on parle nutrition en prenant soin de ne pas les vexer. Il est beaucoup plus facile de s'alimenter à bon prix dans le pays d'aliments de style junk food que de fruits et légumes. Les fruits et légumes coûtent plus cher que bien des aliments nocifs. Et c'est les gens peu instruits et les pauvres travailleurs au salaire minimum qui font les frais d'un système qui les corrompt. La culture, les revenus, l'éducation et la volonté sont nécessaires pour vivre décemment. Le salaire minimum aux États-Unis est d'environ 7,50$ de l'heure. Il y a davantage d'iniquité aux États-Unis qu'au Canada. Les mesures sociales ne suffisent pas. Les valeurs associées au travail sont plus prédominantes de ce côté de la frontière à cause des faibles mesures sociales et des croyances qu'il faut bâtir un pays sans relâche inconsciemment. Au Canada, la culture et les conditions de vie sont davantage homogènes qu'aux États-Unis. Pour un touriste comme moi, c'est plus distrayant d'assister à tous les contrastes que le pays m'offre. Y vivre serait une toute autre histoire. Je n'ai pas trouvé de chaussures à mon pied, mais j'ai trouvé un beau spot tranquille pour passer la nuit. Le grand corridor reliant Manchester à Nashua est une longue suite ininterrompue de congestion automobile et de banlieues. J'avais planifié un parcours à vélo pour demain que j'ai modifié mes plans pour un secteur beaucoup moins achalandé. Ça ne m'a pas pris beaucoup de temps pour trouver la perle rare pour poser mes pénates pour la nuit. Je m'installe, comme ça simplement avec l'arrivée du soleil à North Pond Wetland de Chester face à un étang bouillonnant d'oiseaux chanteurs et de castors qui branlent la queue en me souhaitant la bienvenue.



29 mai |Musquash Conservation Area, Duberton Center, New Hampshire

Il fait froid ce matin à Duberton, lieu de départ pour une très belle randonnée à vélo de 45 kilomètres. Le parcours vallonné regorge de murets de pierres sur les propriétés comme en Angleterre et au Connecticut. Je roule à travers des tunnels de grands feuillus, les conifères étant absents de ce côté. J'aime particulièrement le sud du New Hampshire et du Vermont ainsi que le nord du Massachusetts. Il y a 1,500,000 habitants au New Hampshire. C'est le 10ᵉ plus petit État américain du pays. La devise du New Hampshire, vivre libre ou mourir (live free or die), reflète son rôle dans la guerre d'indépendance américaine. Son surnom, l'état de granit, fait référence à ses vastes formations et carrières de granit. Le New Hampshire est bien connu pour organiser la première primaire du cycle électoral présidentiel américain et pour son influence résultante sur la politique électorale américaine. C'est pas étonnant qu'avec une devise comme cela de nombreux libertariens aient emménagé dans l'état, plusieurs étant élus au sein de l'administration. Le libertarianisme est une idéologie et une philosophie politique développée aux États-Unis autour d'un groupe de théories qui donnent une priorité stricte à la liberté et au droit naturel, mettant l'accent sur la liberté de choix, l'individualisme et l'association volontaire sur d'autres valeurs telles que l'autorité, la tradition et l'égalité. Après la randonnée, je fais du yoga à côté de la librairie de Dunbarton. La libraire me fait la jasette. Ses grands-parents étaient originaires du Québec comme beaucoup d'autres. Entre 1840 et 1930, environ 900,000 Canadiens français ont quitté le Canada pour les États-Unis. Ils ont quitté la belle province pour travailler dans les grandes usines de textiles le long de Merrimack River, notamment à Manchester et Nashua au New Hampshire et Lowell au Massachusetts. Après ma randonnée, je décide de traverser Manchester qui est tout près. La libraire m'a parlé des anciennes usines recyclées de Manchester, tout comme j'avais vu l'an dernier à pareille date à Lowell. Moi qui croyais que ces dernières étaient gigantesques, ma surprise fut grande de constater que celles de Manchester sont encore plus grandes. Je roule sur Canal Street, là où jadis un long canal traversait les usines pour contourner les cascades Amoskeag sur Merrimack River. Aujourd'hui, le canal a été rempli. Les amérindiens occupaient jadis ce site naturel. Il se dégage une belle ambiance dans cette ville de 115,000 habitants, la plus grande de l'état, et ce, grâce à tous les anciens bâtiments et vieilles demeures qui arpentent un périmètre de trois kilomètres par deux kilomètres. La société Amoskeag Manufacturing Company était un fabricant de textiles fondé à Manchester, dans le New Hampshire. Partie de modestes débuts, elle s'est développée tout au long du XIXᵉ siècle pour devenir la plus grande usine textile de coton au monde. À son apogée, Amoskeag employait 17,000 personnes et possédait une trentaine de bâtiments. Le complexe industriel d'Amoskeag a été considéré comme l'une des manifestations les plus remarquables de la culture urbaine et industrielle par la critique d'architecture du New York Times. En mai 1807, Samuel Blodgett acheva la construction d'un canal et d'un système d'écluses le long de la rivière Merrimack, à Derryfield, nom qui précédait Manchester. Son entreprise permit aux bateaux voyageant entre Concord et Nashua de contourner les chutes d'Amoskeag, ouvrant ainsi la voie au développement de la région et la reliant à un réseau la reliant à Boston. Blodgett envisageait l'émergence d'un Manchester américain, un centre textile hydraulique comparable à Manchester en Angleterre, qu'il avait récemment visité et qui était alors à l'avant-garde de la révolution industrielle. Il pleut, je dois me trouver un spot pour la nuit. Une douzaine d'œufs au supermarché coûte 1,29 $. J'achète un gros sac de croustilles et je bois une bière sans alcool. Je suis fatigué. Je peine à trouver un espace libre pour la nuit à mon goût. Il est 17h30. Je m'installe enfin pour la nuit à Musquash Conservation Area de Londonderry. C'est à mi-chemin entre Manchester et Nashua, la seconde grande ville du New Hampshire. Il y a peu de terrains vacants. J'irai de ce côté demain, il pleuvra. D'autres belles surprises m'y attendent.


28 mai | Blue Job Mountain State Forest, Farmington, New Hampshire

Départ ce matin pour une randonnée pédestre de sept kilomètres à Blue Job Mountain State Forest de Farmington. Deux beaux petits sommets m'enthousiasment à 378 mètres, dont l'un d'eux abrite une ancienne tour à feu et la vieille maison abandonnée du gardien de la tour. Malgré l'altitude assez modeste, la vue était fort belle là-haut. Ensuite je parcours en campeur à travers les petites routes boisées jusqu'à Concord, la capitale du New Hampshire. Avant d'y arriver, j'ai traversé de nombreuses petites forêts naturelles protégées. Concord est une ville administrative et de services d'une population de 45,000 habitants. La ville est verte et tranquille. Le centre-ville ne porte guère de joyeuses manifestations extraverties. C'est comme ça dans la plupart des villes anglo-saxonnes. Cela ne me déplaît guère. De toute façon, provenant d'une grande ville, mon objectif n'est pas de revivre la même chose. Je prends un repas dans un restaurant indien délicieux et abordable. C'est ma façon de célébrer mon passage dans la capitale de l'État. Je prends quelques photos du Capitole et je file ensuite à travers la multitude de petits chemins de traverse qui font le charme des lieux. Il n'y a pas d'industries lourdes dans la région. Concord est situé dans une région vallonnée et verdoyante. C'est très agréable de voir les belles grandes maisons un peu partout dans un décor enivrant à mon goût, du moins. Ça me prend du temps pour trouver mon spot pour la nuit. À partir de Concord vers le sud, la population est de plus en plus dense et laisse peu de place aux terrains vacants. C'est au sud de Concord que la grande majorité de la population se retrouve avec Nashua, Manchester et Rochester. Cette grande agglomération humaine et industrielle s'étend ensuite vers Lowell et Boston au Massachusetts. Malgré cela, tout est étonnamment harmonieux et de bon goût à part les grandes villes et banlieues que je viens de citer. Le périple que j'effectue cette année est mon premier road trip à vélo dans ce grand quadrilatère m'amenant du sud des Montagnes Blanches jusqu'à Salem et la côte est près de Boston, Bostonne pour les Anglais C'est pour cette raison que j'aime voyager du côté de la frontière chaque année, car aucun endroit du Québec ne possède autant de diversité et de contrastes. Je réussis à me trouver un beau spot pour la nuit à Stark Pond Wildlife Management Area de Duberton Center. Tout près d'ici, un barrage construit par l'armée américaine interdit tout campement. De grands panneaux bruns m'exposant à de sévères pénalités ne me laissent aucun choix que de regarder un peu plus loin. Une dizaine de chevreuils me souhaitent la bienvenue à quatre kilomètres des interdictions. D'ici je serai tout près de mon point de départ demain matin pour une randonnée à vélo entre Concord et Manchester. La grande chaleur des derniers jours m'a quitté pour plus de fraîcheur. Je ne me plaindrai guère de ces degrés en moins. Le voyage est très bien parti jusqu'à présent. Il est vrai que j'ai passé amplement de temps à le préparer. Dans tous ces voyages aux États-Unis, il y a une part d'organisation et une autre part de découvertes improvisées comme je sais bien les faire.


27 mai | Tamworth, New Hampshire 

Je débute ma première randonnée à vélo de Tamworth, joli petit village de 2,000 habitants au pied des Whites Mountains National Forest. Les premiers dix kilomètres grimpent sans cesse mais sans que ce soit trop difficile, à part la chaleur qui frôle les 30 degrés, ce qui est inhabituel en mai. La boucle de quarante kilomètres traverse des paysages bucoliques de bosquets de lilas, de rivières et cascades translucides sur une route quasiment déserte. Les forêts de grands pins dominent le paysage. Tamworth fut réputé pour accueillir le plus vieux théâtre du pays, le Barnstrormers. Le site est charmant et composé de plusieurs vieilles grandes maisons. Tout près d'ici, les plus grandes agglomérations de l'état s'y retrouvent dans un long corridor qui s'étend jusqu'à Boston. Je poursuis en campeur vers le lac Winnipeesauke plus au sud, le plus grand du New Hampshire. Après avoir fait des provisions à Alton, je prends quelques routes de gravier pour enfin trouver le stationnement de Blue Job Mountain State Forest. Les tiques sont nombreuses et voraces. L'un d'entre eux a réussi à se frayer un chemin très profondément dans mon épiderme. Heureusement que j'ai mis un terme à sa course folle. Il est hors de question dans les États de la Nouvelle-Angleterre de marcher sans pantalons longs et sans crème à moustiques. J'ouvre tôt le lit pour lire sous le ventilateur en pensant à la petite randonnée pédestre que j'effectuerai demain au réveil au départ du stationnement où je me trouve. Au sud du New Hampshire, le terrain est sablonneux, tout comme l'état du Maine, qui est situé à une cinquantaine de kilomètres d'ici.


26 mai | Cold River, North Sandwich, New Hampshire 

Départ de Québec le cœur léger et les fenêtres ouvertes en campeur pour un voyage à vélo au New Hampshire et au Massachusetts. La température est similaire au mois de juillet. La climatisation fonctionne à plein régime sur les heures de route qui me séparent de Québec à ma première nuitée au pied des Montagnes Blanches du New Hampshire. Je suis précisément au milieu de nulle part sur le bord de Cold River, à Foss Flats Road de North Sandwich. Un grand terrain gazonné sur le bord d'une jolie cascade d'eau fraîche me réjouit de sa rumeur. De cet endroit, il n'y a que trois chaises en plastique autour d'un petit foyer de pierre. L'endroit est très isolé. C'est le campement idéal après cette longue journée sur les autoroutes. Je suis à une dizaine de kilomètres de mon départ à vélo pour demain mercredi. Les moustiques sont venus me souhaiter la bienvenue. Mon périple d'une durée approximative de deux semaines se déroulera à deux cents kilomètres au nord de Boston, près du Maine. La plupart des parcours de dérouleront sur un terrain plat à légèrement vallonné. La distance moyenne des randonnées sera d'une soixante de kilomètres. C'est la meilleure période de l'année pour voyager, et faire du vélo où la température est clémente, la nature est la plus belle et les touristes sont peu nombreux à cette date. J'adore plus que tout voyager aux États-Unis pour y faire du vélo et me sentir complètement dépaysé et ce, à quelques heures de route de Québec. Et parce que j'ai aussi le temps de lire et de réfléchir, le soir venu. La catastrophe de l'exclusion commence très tôt. À l'amour, dès l'adolescence, un mot convient : celui de marché. Chacun dans ce commerce a une note qui varie selon l'apparence, la posture sociale, la fortune. Les splendides traînent derrière eux un cortège de soupirants, les vilains une foule de refus. Le sexe, offert en principe à tous en Occident, est un sexe refusé à beaucoup. Je tire ces propos des convoitises vespérales dans une brève éternité de Pascal Bruckner. Ce soir, j'ai l'âme en paix de me retrouver ici en complète autonomie au milieu des beautés naturelles de la Nouvelle Angleterre. Dans une autre vie, j'habitais dans ces contrées. Grande est la volupté d'être allongé dans mon lit à lire en sécurité dans mon petit cocon. J'aurais bien aimé avoir un campeur légèrement plus grand, mais bon, j'en possède déjà un, et c'est déjà pas mal. Ce matin en quittant la ville à l'heure de pointe, je trouvais qu'ils faisaient pitié tous ces gens s'agiter dans tous les sens. Et puis, je me retrouve ici à plus de cinq cents kilomètres. Et puis je ne m'ennuie pas d'eux ni de leurs galères.

Prédestiné


22 mai |

Acceptation et libération vont ensemble, comme la liberté et la nécessité. C'est l'esprit du stoïcisme. C'est l'esprit du spinozisme. Le silence mène à l'acceptation, qui mène à la libération. Suspension des conditionnements, des bonnes mœurs et des bonnes manières. Mise entre parenthèses des dogmes, des règles, des partis, des opinions, des idéologies, des doctrines, des gourous. La vérité n'obéit à personne. Comment pourrais-je, au présent, être autre chose que ce que je suis ? Comment pourrais-je être prisonnier du passé, puisqu'il n'est plus ? Parce que seul le passé est cause du futur, me raconte André Comte-Sponville dans l'esprit de l'athéisme que je termine dans l'heure qui suit Que reste-t-il lorsqu'on se délivre de son enfance, de ses parents, de son milieu ? Tout. Lorsqu'il n'y a plus de dépendance, il n'y a plus d'ego. Philosopher, c'est apprendre à se déprendre. On ne naît pas libre, on le devient. Et ça ne finit plus. Comme il apparaît si facile, en lisant l'auteur, d'atteindre la sagesse et la liberté. Nous ne sommes séparés de l'absolu et de l'éternité que par nous-mêmes. Quand l'ego n'est plus là, il reste la conscience, il reste le corps. Cela suffit largement pour une expérience, ou plutôt une expérience vraie. Je coupe du bois. Je tire de l'eau. C'est merveilleux. On n'a nullement besoin de croire pour vivre une vie spirituelle. Ceux qui sont allés au bout du chemin de la spiritualité savent qu'il ne mène nulle part que là, exactement, où nous sommes déjà. L'absolu n'est pas le but du chemin, mais le chemin lui-même. Krishnamurti a dit que l'absolu est le vent ; l'esprit, la fenêtre. On ne peut commander le vent, mais on doit laisser la fenêtre ouverte. Il ne s'agit pas de sauver le moi, mais de s'en libérer. Non de s'enfermer dans son âme, mais d'habiter l'univers. L'esprit est cette ouverture, ce oui. C'est en sortant de moi-même que je peux contenir l'absolu. La vie intérieure porte une part d'illusion. La vie est dehors dans le monde, cite Sartre, et en grande partie parmi les autres. La pensée ne doit pas avoir d'autre chez-soi que tout l'univers ; c'est là seulement qu'elle est libre et vraie. Hors de soi ! Au dehors ! Pas de monde intérieur, sinon pour l'ennui et la tristesse. En discutant avec une amie aujourd'hui, je vois le chemin parcouru. Mon esprit est moins acerbe et critique qu'il ne l'a déjà été. Je vis beaucoup moins dans le passé. Avant de formuler quelque critique que ce soit, je me pose maintenant la question, qui est de savoir si cela en vaut vraiment la peine. Je dois accepter ce qui est en cessant de vouloir changer ce qu'il m'est impossible de changer. La spiritualité est le contraire de l'introspection. On ne va pas passer sa vie à contempler son nombril, son inconscient ou son âme ! Vanité de tout. Lassitude de tout.


21 mai |

Toujours est-il que le temps passe à vive allure. C'est encore plus rapide en vieillissant. Raison de plus pour tenter de suspendre le temps en méditant. En prenant conscience du temps qui file, il est primordial de s'en faire un allié pour évoluer. Les statistiques démontrent que plus de gens consomment davantage d'antidépresseurs. Malgré le fait que ces médicaments soient de plus en plus efficaces, le nombre croissant d'utilisateurs a de quoi faire frémir, d'autant plus qu'ils sont de plus en plus jeunes. On raconte que les jeunes d'aujourd'hui ont tendance à être moins résistants que leurs prédécesseurs. La consommation excessive des écrans, l'inactivité et la fragmentation sociétale y sont pour quelque chose. Vivre le moment présent n'est ni une réflexion, ni un concept, ni une compréhension. C'est une expérience. C'est une évidence. L'éternité est dans le présent. C'est un éblouissement. Il ne disparaît jamais. Comment l'éternité pourrait-elle être à venir puisque nous y sommes déjà ? Le présent n'est pas à choisir, il est à habiter. Rien à espérer, rien à craindre. Krishnamurti disait que vivre heureux, c'est vivre sans espoir. On espère ce qu'on n'a pas, ou ce qui nous manque. On n'espère que l'avenir alors qu'on a que le présent. La sérénité, c'est l'action sans peur. Ce n'est pas l'espérance qui fait agir, c'est la volonté, dit André Comte-Sponville. Le bonheur consiste à dire oui à tout ce qui est, tout ce qui arrive. Le principe de la morale dans la vie ordinaire est de juger pour comparer. Il ne s'agit pas de dire que tout va pour le mieux. Il s'agit de comprendre que tout va comme il va dans le seul monde réel, qui est le monde. Le beau n'est qu'un chemin. Le travail n'est qu'un chemin. Pour aller où ? Rien ni personne ne pourra répondre à notre place sur le chemin que nous avons tous à prendre pour accomplir notre destin.


19 mai |

Le concept du silence n'est pas silencieux parce qu'il faut des mots pour en parler. L'expérience du silence est difficile à atteindre, car il y a toutes ces pensées qui font du bruit dans mon esprit. Qu'un caillou ne dise rien ne prouve pas qu'il soit silencieux. L'idée du cercle n'est pas ronde, de même que le concept de chien qui n'aboie pas. Le concept du silence n'est pas silencieux. Les mots pour exprimer des choses et des idées n'ont rien à voir avec la réalité de l'objet. Nous sommes prisonniers du manque, prisonniers du néant. Nous ne sommes pas prisonniers du désir mais de sa soif. Nous avons le désir de ce que nous n'avons pas. C'est un mystère en soi. Sénèque disait que nous ne vivons pas, mais que nous espérons vivre. Si le néant nous tient, c'est parce que nous tenons à lui. Parfois j'éprouve des moments de grâce en cessant de désirer quoi que ce soit d'autre qui ne soit pas déjà présent. Cette grâce réside dans le fait de ne rien espérer, ne rien regretter et où la question de la possession ne se pose plus. Il n'y a plus d'avoir, il n'y a que l'être et l'agir. Cet instant se nomme la plénitude du réel. Le plus formidable pèlerinage est d'aller où je suis. C'est lorsque je n'ai plus de manque que je me sens le mieux. C'est comme ça que je me sens lorsque je suis en nature. Quand il n'y a plus de frustration, il n'y a plus d'ego. Je me libère de moi-même lorsqu'il n'a plus de dualité entre le je et le moi. C'est dans la conscience qui observe que je me détache de l'ego. Ce sont les moments où je m'oublie que je suis le plus près de mon être, de ma conscience. Simplicité de l'action et de l'attention. La vie en soi est de cesser de se regarder pour se voir. Krishnamurti disait qu'il ne connaissait rien sauf une chose, qu'il faisait un avec tout. Je ne suis pas à l'aise si je passe trop de temps avec des concepts. C'est comme si en agissant ainsi je vivais dans un monde parallèle, loin de la réalité. Il y a des moments pour parler et d'autres pour se taire. L'équilibre de l'homme se situe entre les deux. Le concept n'est pas la véritable expérience. Il explique l'expérience mais ne la vit pas. Je ne suis pas séparé de tout, sauf que par la pensée, de moi-même et de l'ego. La pensée, la parole restent possibles lorsqu'elles cessent d'être nécessaires. La suspension de la pensée argumentative et conceptuelle est indissociable pour vivre une expérience spirituelle. Souvent ce ne sont pas les bruits qui dérangent autant que les mots. Le monologue intérieur est beaucoup moins nécessaire que l'on croit. Je dois rompre avec certains réflexes qui, au lieu de m'aider, me nuisent. L'espace que l'ego prend en soi-même démontre le peu de force et de volonté que l'on possède pour le déplacer. La place que prend l'ego est étroitement reliée au manque de conscience que nous avons. Je suis souvent séparé du réel par les mots et les pensées que j'utilise pour interpréter, rationaliser ou justifier. C'est au retour d'un weekend à la campagne avec une amie que je prends conscience de tout cela. Il n'y a que l'expérience sans jugement qui puisse me faire évoluer. Tous les mots et les concepts sont bien peu de choses à comparer avec l'expérience d'avoir agi et d'être. Le silence est tout ce qui reste lorsqu'on se tait, c'est-à-dire tout, me raconte André Comte-Sponville. La vérité n'a pas besoin d'être interprétée, mais à connaître et à contempler. La vérité ne veut rien dire, elle est. Le réel n'est pas un discours. Se taire est facile, faire silence, c'est autre chose. Vérité du silence, silence de la vérité.


16 mai |

À quoi sert-il de philosopher ?Acquérir des connaissances. Apprendre les philosophes et leurs concepts. J'ai la tête ailleurs ce soir au café philo, car demain je quitte la ville pour quelques jours à la campagne pour y faire du vélo. J'éprouve une certaine lassitude de trop d'habitudes, de routine et de mes pensées qui tournent en boucle sur elles-mêmes. J'ai envie de rompre cet engrenage pour me découvrir autre. Mon campeur est fin prêt pour l'aventure. J'ai le goût de dormir à différents endroits chaque nuit, voir le soleil se réveiller chaque matin dans un paysage différent, ressentir de nouvelles vibrations dans de nouveaux décors. Mes concepts ont besoin de s'oxygéner, de se rafraîchir. Bientôt la ville sera complètement électrisée par les badauds, les touristes et les jeunes venant fêter au centre-ville. Cette effervescence me donne le goût du large. J'ai le goût de la forêt et de la campagne. Cela arrive toujours de façon intense au mois de mai. J'ai pris trop d'excitants depuis quelques semaines sous la forme de thé, de café et de cacao. Ces substances attrayantes par le regain d'énergie qu'elles offrent stimulent trop mon esprit. Après une certaine consommation, je déprime. Le réflexe est de reprendre une autre tasse. Le cercle vicieux s'installe. Ces produits très addictifs sont des dépresseurs du système nerveux. Au cercle philosophique ce soir, mes pensées vacillent dans l'inconstance, le manque de concentration et de motivation. Je sais pertinemment que la cause de ces maux est la consommation de ces substances. Je fais cela pour fuir une partie de moi-même. M'oublier pour mieux me retrouver. C'est ce que me proposent les ateliers philo. C'est un temps d'arrêt dans mon esprit pour communier avec ceux qui ont les mêmes interrogations, les mêmes désirs de comprendre le monde et soi-même. C'est en philosophant en groupe, car c'est la seule façon de philosopher, que j'évolue le plus. Le groupe me sert de repères pour voir où j'en suis. C'est dans la répétition, les rituels et les habitudes qu'on renforce ses repères. Encore faut-il en sortir quelque temps. Être atypique et marginal n'est pas si mauvais qu'on pourrait le croire. Je n'ai qu'à m'accepter tel que je suis et les événements tels qu'ils se produisent et ce, quels qu'ils soient.


14 mai |

La morale des bourgeois est asservie au calcul et au commerce. L'éloge des marges généralisée a vu le jour au XIXᵉ siècle, œuvrant à détruire la norme. Celui qui était marginal hier est devenu aujourd'hui un être normal. C'est le plus grand nombre qui confirme la règle. Au risque de vivre dans une contradiction culturelle, le petit bourgeois que nous sommes devenus veut profiter de l'émancipation des mœurs et des libertés associées. Deviens ce que tu es est le plus grand mantra aujourd'hui récité. Certaines manies qui nous isolent peuvent nous donner peut-être de grands plaisirs, mais nous prémunissent d'anxiétés plus grandes. Plutôt dépérir par inanition que s'ouvrir à l'inconnu. Pourtant, il faut changer d'habitude. Nos habitudes sont plus difficiles à déraciner que nos croyances. La régularité constitue le socle ontologique de nos destinées et conditionne notre survie, nous indique André Comte-Sponville. J'ai souvent dans le passé, revendiqué la double oriflamme de l'imprévisibilité et de l'invention perpétuelle. Vivre sans temps mort et jouir sans entraves, m'apparaît quasiment impossible aujourd'hui. Tout ce qui est immobile n'est pas en repos, disait Aristote. Je viens de comprendre, il n'y a pas longtemps, ce que veut dire cette affirmation. Sans monotonie, pas de bouleversements possibles. L'adolescence tente de rompre les digues de la routine et des habitudes. Pour plusieurs, quoi de neuf ? Rien de spécial. Or, une personne n'existe que si elle peut se raconter. Il n'y a pas si longtemps encore, j'aimais revenir sur mes expériences en lisant. Et puis, je me dis à quoi bon ressasser le passé. Le défi de la banalité, c'est de garder le cap dans la tempête molle des heures qui se succèdent. Je ne vise plus autant à me raconter qu'à mieux me comprendre et me persuader que je suis vivant. À quoi me sert de comprendre mon passé, puisqu'il n'est plus là pour me transformer ? Plus mince la réalité, plus épaisse la fiction et l'illusion. À partir d'un certain âge, la continuité n'est plus tant de changer de vie que de préserver ce qu'il y a de meilleur en elle. De mon passé, je retiens de lui tout ce qui a fait de moi celui que je suis devenu. Maintenant que cela est dit, que dois-je faire à part tendre les bras vers le présent ? Nous trouvons à partir d'un certain âge la formule qui nous convient et nous ne souhaitons plus en changer. Qu'il m'a fallu de ténèbres pour rejaillir enfin dans la pleine lumière de l'aurore. Que la vie serait longue sans le sommeil, disait Madame de Stendhal. Comme le héros, je meurs tous les soirs au crépuscule pour réapparaître le lendemain. Cela tient du miracle. Qui ne rêve pas du temps qui s'immobiliserait ? Rarement avons-nous vu des vies se réinventer aussi rapidement qu'à notre époque. Le mouvement frénétique et le changement font oubliés temporairement le vide que l'on porte en soi. L'ennui y est l'autre nom de la sécurité. J'ai toujours tenté de fuir l'ennui. Et plus je tentais de le fuir, et plus il revenait subitement. Depuis, j'ai compris en apprenant à rester assis tranquille dans les heures molles de l'ennui. C'est ainsi que j'apprends à transformer l'ennui en joie d'être vivant et de pouvoir me créer à ma guise, même si parfois, cela est presque imperceptible. La vieillesse tombe souvent dans le piège du radotage. D'un côté, il y a la société qui est laide et de l'autre ces yeux qui sont laids pour ne pas être capables d'admirer les œuvres de la vie. Parce qu'il faut avoir fait le tour de la vie pour commencer à vivre, disait Kierkegaard. C'est une illusion de croire que l'on fait peau neuve, mais une illusion plus grave encore de désespérer d'une nouvelle floraison. La répétition fertile nous protège du radotage stérile. La chair ne sera jamais complètement triste, car il restera toujours des livres à lire. Vivre consiste à transformer le hasard en choix pour se constituer un destin. Je suis fait de tous petits aujourd'hui, disait Romain Gary. Il y a peu d'origines absolues dans une vie humaine, hormis la naissance et d'innombrables renaissances, virages et glissements. Je dois sans cesse jaillir de mes anciennes dépouilles pour me recycler sans fin. Le fait que l'expérience, après un certain âge, devienne plus prévisible ne la rend pas moins intrigante. Oui je sais, je répète ce que certains écrivent. Je me laisse entraîner ici en toute confiance, ce qui m'apporte un peu de paix d'esprit et de sérénité en m'oubliant un peu moi-même. Ce geste anodin est à mes yeux aussi importants que de raconter certains extraits de mon existence. Cet exercice ou action littéraire, comme vous voulez, me permet de me dissocier avec une partie de moi-même. Je me repose en même temps que je travaille. L'équilibre est atteint. Aucun objectif spécifique dans ces études ne me traverse l'esprit à part de faire ce que j'aime, qui est de découvrir ma vérité et ma splendeur.


12 mai |

Une utopie bouffonne, éloge d'un vide permanent dans la distraction, a triomphé dans la très capitaliste Amérique du Nord qui invente au XXᵉ siècle l'empire du divertissement sans abolir pour autant le rôle du labeur. Ceux qui ont établi l'âge de la retraite à 65 ans ont agi ainsi car les gens mourraient à cet âge. On veut bien indemniser les travailleurs à condition qu'ils décèdent prématurément. Pour plusieurs retraités, le temps libre n'est pas toujours récupéré pour se cultiver, mais pour s'hypnotiser devant les écrans. J'ai passé le temps à succomber aux modes et aux idéologies. J'ai passé le temps à m'étourdir de tout et de rien. Kant demandait : que m'est-il permis d'espérer, de connaître et de croire ? Alterner entre la vie active et la vie contemplative est devenu mon leitmotiv. À bien y penser, il l'a toujours été. Le temps d'apprendre à vivre, il est déjà trop tard, disait Aragon. La jeunesse a la beauté, le dynamisme, la curiosité, mais elle est l'âge qui tâtonne et qui trébuche. La vie est une incertitude qui dure et qui, tant qu'elle dure, nous garantit d'être vivant, poursuit Pascal Bruckner dans une brève éternité. Les limites n'existent que pour être repoussées. L'âge s'est emparé de moi par surprise. En l'occurrence, c'est la compression d'une existence en quelques minutes qui est effrayante. À peine a-t-on eu le temps de goûter à la vie, d'en savourer l'amertume et les délices, qu'on est devenu un vieux monsieur, une vieille dame. Oui je sais, je n'ai que peu de choses à dire en ce moment. Comment est-ce que je pourrai traduire cela ? À mesure que le beau temps arrive avec ses nouveaux bourgeons et la venue des tourterelles, mon esprit se réjouit du soleil et des vents extérieurs. Je passe ainsi d'une profonde introspection à une accalmie contemplative. Le cycle de la nature me traverse, car je fais partie intégrante d'elle-même. Dans quelques semaines, les histoires que j'aurai à raconter seront d'une autre nature à l'aube d'un grand voyage qui débutera sous peu. Ce sera l'occasion pour moi de passer des histoires d'hibernation à la version récit et aventure. Le fond restera le même, mais l'objet changera de décor. J'aurai tant de choses à découvrir avec moins de temps pour gémir. Ma plus belle saison est incontestablement le printemps. Je compte bien en profiter dans les jours qui vont suivre. Je n'ai plus autre chose à faire que de vivre et de regarder les oiseaux volés.


10 mai |

Belle vie de bavardage. Bavardage du début jusqu'à la fin. Le bavard est aveugle. Ma mère était bavarde en devenant aveugle à mes dix ans. C'est en devenant aveugle que les bavards naissent. Et depuis ce temps-là, j'ai de la misère à endurer les petits et les grands bavards. Ce n'est pas le désir de plaire qui anime le bavard, mais le désir de peupler. Pas de vide, que du remplissage. Et parce qu'en compagnie, il faut bien meubler. Ainsi le bavardage est-il le meilleur moyen de perdre son temps ? On n'est ni avec soi-même, ni avec le monde. En bavardant, tout se dissout à des vitesses éclair. Plus vite une décision est prise dans le bavardage et plus sera atroce la réalité qu'elle accouchera. Cela exige beaucoup de rigueur et de discipline lorsqu'on veut obtenir un bon dialogue. Avant d'exprimer des mots que l'on choisit dans tous bons dialogues, il est nécessaire de bien connaître au préalable, le sens de chaque mot énoncé. Plusieurs personnes choisissent certains mots sans véritablement savoir de quoi elles parlent. C'est pour cette raison que je participe à des ateliers de philosophie où chaque mot et chaque idée exprimée doivent être bien compris avant d'être dites. Il ne faut jamais sortir un objet de son contexte, nous dit Philippe Garnier. Se faire à l'idée d'une vie sans rendez-vous, serait-ce possible ? Plus rien dont l'attente pourrait me contracter et me crisper. Lorsqu'on ne va nulle part, tout devient destination en puissance. Il y a un moment où le désir et la peur deviennent invivables. Ne pas attendre le salut de l'humanité, mais simplement l'autobus. On fait tout pour avancer, mais sans aller vraiment nulle part. Il vaut mieux, même si c'est difficile, ne pas être en état de tout voir, de tout sentir et de tout comprendre. Une vigilance réduite est la condition de la paix d'esprit. Laissons nos perceptions se reposer afin de se reposer soi-même. Anticiper dans une juste mesure permet de prévenir certains dangers qui pourraient nous guetter. Trop d'anticipation a pour conséquence de souffrir bien inutilement. On n'élimine pas la peur, on se contente de la subir avec leurs cycles. Savoir vivre dans la déception est une question d'habileté. Dans la perte d'une croyance vient soudain le moment où l'on réalise qu'en fait, on ne l'avait jamais eue. Je viens de terminer le livre de Philippe Garnier sur la tiédeur qui me laisse une froide tiédeur dans le dos. Comment serait-il possible que la tiédeur soit chaude ou froide ? De ce petit ouvrage léger comme la tiédeur, je n'ai entendu qu'un incessant bavardage sur quelques éléments de la bêtise humaine. Sans faire de grandes vagues, il m'a néanmoins distrait sur quelques pages ici et là. En réalité, il possède la tiédeur de son titre sans vraiment décevoir ni surprendre. De nature honnête, il est juste un peu trop tiède pour retenir sa lecture ni tout à fait trop froide, ni trop chaude. J'ai réussi toutefois à récupérer quelques chapitres peu anodins pour m'exercer l'esprit et le plaisir que j'ai eu de lire.


8 mai |

S'efforcer de mener la vie du plus grand nombre. Non pas par solidarité, mais par conformisme. Faire partie de la majorité est à la fois réconfortant et malaisant. Le rythme du changement fait souffrir dans bien des cas. Le travail est pris pour ce qu'il est, c'est-à-dire une précieuse manière de perdre son temps, raconte Philippe Garnier. Le travail désintéressé que j'effectue en ce moment en train d'écrire relève davantage de la récupération d'idées et que de la création pure. Dans cet exemple précis, je mets en place les phrases de l'auteur comme il me convient. Cela est ma part de créativité, dans laquelle je préfère laisser parler l'autre, n'ayant que peu à dire en terme de profondeur pour le moment. Agissant ainsi, je continue à travailler sur mes études, ne prenant que très peu de pauses le soir venu. Je me tiens à égale distance entre l'oisif contemplatif et le workaholic. Le travail est stimulant car la routine empêche l'esprit de tourner sur lui-même. Il est aussi aliénant car il empêche le travailleur de se construire soi-même en absence de tâches rémunérées étant trop fatigué le soir venu. Avec l'âge de ma retraite, j'aime moins voir les choses bougé, sauf pour les quelques mois où je suis sur la route, et puis encore. Les jours se suivent et ne se ressemblent pas. La société est l'élément hors duquel il est impossible de vivre. Il convient donc de s'en accommoder. Trop d'engagement au sein de la vie sociale est aussi mauvais que trop de désengagement. Tout se décline aujourd'hui à une vitesse accélérée. Il n'y a que les salaires des riches qui pointent vers le haut alors que le reste du monde pointe vers le bas. Et si on a ce qu'on mérite par nos négligences de toujours remettre à demain ce qui est important de faire ici et maintenant ? Même les plaisanteries sont moins drôles qu'autrefois, ou bien nous n'avons plus de plaisir à rigoler. J'ai passé une époque où tout pouvait être dit. De nos jours, on doit toujours marcher sur des œufs lorsqu'on s'adresse à quelqu'un. La grande différence aujourd'hui est qu'internet franchit de grandes limites envers ceux qui sont sous le couvert de l'anonymat. Ainsi de retrouvant dans la vie réelle, les choses se compliquent pour eux en s'adressant avec autrui. Autre époque, autres mœurs. La lente décadence du monde s'apprivoise dans la tête et le cœur des hommes. Nous manquons inlassablement de courage. Nous avons baissé les bras, car les options réelles et la volonté nous manquent. Tout est devenu tellement tiède. Le tiède d'aujourd'hui se maintient entre le désir et la peur. Il préfère les écrans aux miroirs. À moins que les écrans ne leur servent de miroirs, a priori. Mais malgré toutes mes remontrances, je trouve que le système n'est pas si mauvais pour ceux et celles qui sont habiles pour y trouver leur place. Le système n'est pas fait pour les modérés, par exemple, le nombre d'heures à devoir travailler pour vivre décemment. Le contemporain est divorcé avec autrui et une partie de lui-même. La grisaille de vivre exprime le sentiment d'exil lié à la routine et au vide ambiant que la société génère. Le camouflage perpétuel est à ceux que l'on nomme les flancheurs chroniques qui s'affairent à de hauts postes de responsabilités. La société actuelle est une grosse image dont l'intérieur flanche de partout. Elle est à l'image des nids-de-poule et des chemins crevassés que l'on voit partout sur les routes. Je trouve qu'il manque de valorisation réelle envers ceux qui tentent de bâtir le pays. Une longue journée de bureau pour plusieurs se ramène à une guerre miniature. Une des raisons pour lesquelles je récite le charabia de cet auteur intéressant ce soir est que j'éprouve une certaine fatigue devant l'absorption inusitée et récente de caféine des derniers jours. N'ayant plus l'habitude de ce genre de substances, mon corps réagit fortement à la consommation même modérée de ces liqueurs qui prennent la forme de thé, de café et de chocolat noir. Il est de même pour toutes les boissons alcoolisées et les drogues douces. Bien que j'apprécie grandement leurs goûts, mon corps ne peut plus supporter ce genre de stimulants. Ces substances créent l'illusion d'être au réveil, mais après un certain temps, l'esprit s'endort aussi rapidement qu'il s'est réveillé quelques heures auparavant. Et si j'ajoute d'avoir eu à circuler en véhicule en ville à faire des courses, mes batteries tombent rapidement à plat. Être stressé ne favorise nullement la créativité. Je préfère de loin être somnolent que stressé. J'ai fait mes tests. Je me suis mis à jour. Le meilleur stimulant qui demeure est sans contredit l'exercice physique, le yoga, la littérature et les amis. Demain sera ma première grande randonnée à vélo de la saison. C'est à ce moment que je verrai si mes efforts de l'hiver dernier à m'entraîner porteront leurs fruits.


7 mai |

Il y a beaucoup d'agrément à se laisser dicter son emploi du temps par ses meubles, ses objets, le nettoyage et toutes les autres petites tâches au quotidien. Cela permet de boucler le circuit d'une journée en échappant au vertige du questionnement. Un rien suffit à créer une ambiance. Pour sentir le mal de vivre, il faut être endurci aux désagréments de la vie quotidienne. Je viens d'apprendre aux nouvelles que le budget pour les livres sera remis aux bonnes grâces des institutions scolaires qui devront décider entre les ballons et les livres. Qu'on en soit rendu là explique bien du peu d'importance réelle qu'a la société vis-à-vis de l'éducation. Qu'on veuille bien me dire que les technologies et les sports dans les écoles sont essentiels, il ne faudrait pas pour autant sacrifier les livres. Ce n'est pas toujours aux étudiants, dans ce cas précis, de déterminer ce qui est bon ou mauvais pour eux, mais aux enseignants et administrateurs de bonne foi. Pousser un ballon ou faire du jogging ne permet pas à ceux qui les pratiquent de négliger de s'instruire et de s'éduquer. Je ne suis pas contre le sport, y ayant fait ma carrière, mais je revendique la littérature en complément absolu. Personne ne peut nier que la littérature est en perte de vitesse comparativement aux technologies, mais il ne faut toutefois pas bannir les livres des écoles, ce qui causerait des préjudices immenses aux générations actuelles et futures. Entre le silence de la nature et le fracas des machines, il est encore une zone qui rétrécit sans cesse : celle des bruits de l'habitat, nous raconte Philippe Garnier dans la tiédeur, ou l'impossible désir de ne rien désirer. Il existe donc une place dans l'oscillation entre la conscience du vide et le divertissement, travail inclus. Cette oscillation est une condition juste à laquelle il serait vain d'essayer d'échapper. Une grande partie de mon quotidien, tout comme la grande majorité d'entre nous, sert à faire les courses. Qu'un vide persiste, que la consommation prend vite le relais. C'est ce qui m'est arrivé aujourd'hui en ce temps pluvieux et maussade. La consommation a pour effet de stimuler le désir et d'accroître une certaine part de satisfaction, voire de valorisation. C'est pour ça que les revenus des entreprises montent toujours en flèche dans bien des secteurs. Me retrouver seul chez moi est viable seulement si je peux en sortir. Ce va-et-vient demeure incontournable, comme je l'ai mentionné dans un chapitre précédent. Dans un tube de comprimés, voir la promesse d'une vie prolongée où plus rien ne risque de se produire est la réalité auquelle plusieurs font face. Chaque personne porte quelque chose qu’on ne voit pas toujours. Et on n’est pas obligé d’être parfait pour avoir de la valeur. La perfection n’arrive jamais vraiment. Et à force de courir après quelque chose d’idéal, on oublie parfois de vivre ce qui est déjà là. Seule l'habitude rend la vie supportable. Or l'habitude naît de l'immobilité prolongée. Mais rien n'est immobile sinon par le travail de l'illusion. L'imagerie virtuelle diffusée partout offre l'illusion de posséder. Le marché du travail est un leurre. Chacun croit y vivre une aventure. Gens de représentation ou d'entretien, tout le monde y passe.


5 mai |

Un brin de soleil pénètre dans mon logis très tôt le matin pour une heure environ. Une chaise légère et aérée m'accueille à la fenêtre qui me sourit légèrement. Il manque cruellement de soleil ces temps-ci. Il paraît que la santé mentale des milléniaux est plus précaire que celle de la génération qui les a précédés. Cela est dû en grande partie par trop d'écrans. Dans un reportage cette semaine à la Réunion, des naturalistes disent qu'un grand nombre de tortues meurent chaque année pour avoir avaler ou s'être pris dans du plastique. Et le nombre ne fait que croître sans que personne ne remettre en question la production de plastique à travers le monde. Il n'y a pas que les tortues qui se font prendre au piège. Des centaines d'espèces animales disparaissent ainsi chaque année. Nous ne sommes pas faits pour vivre à ce rythme effréné. C'est pourquoi nos corps réagissent par l'anxiété, l'épuisement et la maladie. Nous sommes faits pour la lenteur, le lien, la bienveillance, la nature, le rire et la pleine conscience. C'est là que nous avons notre place. C'est là que nous pouvons revenir. Et pourtant, aucun signe de ralentissement n'apparaît. Le monde est absurde car les humains qui y vivent sont absurdes. Leurs guerres sont absurdes car les hommes qui la font sont absurdes. En temps réel, nous avons les nouvelles du jour, pour ne pas dire de la minute, avec toutes sortes d'analystes et de spécialistes. En même temps, nous avons l'état des bourses qui est plus important que les gens qui meurent à chaque instant. N'est-ce pas là le symbole absolu de l'absurdité ? Et j'en passe. Tout m'angoisse, même l'idée de l'angoisse. Le lointain me fait du bien, il met mes angoisses pour quelque temps à distance. Quel calme ressenti lorsque l'égo se retire lorsque je suis au milieu de nulle part à regarder les étoiles. C'est parfois lorsque je suis le plus loin de moi que je suis le plus près. Je n'ai rien trouvé d'aussi émouvant que de dormir au milieu de nulle part en pleine nature ou dans un village isolé dans mon modeste campeur. C'est à ce moment que j'ai l'impression de ne faire qu'un avec l'univers. Mais cette impression ne dure pas pour l'éternité. L'idée de sécurité est un concept à la fois réel et abstrait. Abstrait, car les peurs qui m'habitent n'ont, bien souvent, rien à voir avec les dangers réels. Le plus grand danger qui me guette est de croire sans remettre en question mes pensées qui me traversent. Le plus grand danger est de m'identifier à mes pensées. Que sont mes peines face à la voie lactée ? Cela ne les annule pas mais les rend plus supportables. C'est pour ça que je possède cette petite boîte de tôle sur quatre roues. Sans cela, je ne pourrais pas trouver l'apaisement nécessaire pour vivre et survivre. Ce qui m'apaise surtout, c'est de faire l'expérience de l'unité qui consiste à faire un avec l'univers. Entre mes quatre murs, je me sens cloisonné et fractionné. J'ai besoin du sentiment d'appartenance à l'universel. L'expérience de l'action et de la contemplation devient essentielle. Voyager en campeur me transforme littéralement en me plongeant dans un monde que je ne soupçonnais pas. C'est pour ça ces temps-ci que j'éprouve davantage de difficultés à me concentrer pour lire et écrire. C'est qu'en réalité, l'appel des grands espaces et de l'inconnu se fait sentir très fort en ce moment. L'attente devient lourde. En moi, il y a une énergie refoulée profonde au point de ressentir certains malaises reliés à l'anxiété et à la perte de sens. L'éclat du chaud soleil me manque pour me donner le combustible nécessaire à ma vitalité. Mon hibernation n'a plus que duré. La lumière et la chaleur du soleil me guideront vers l'espoir. Avez-vous déjà remarqué que la légèreté dans le monde est souvent associé à la chaleur du soleil. Je rêve que bientôt, je ferai partie à nouveau d'un tout, m'imprégnant de beautés intenses et de joies retrouvées. Quand donc suis-je plus vrai que lorsque je suis le monde, disait Camus ? Ce n'est plus d'être heureux que je souhaite maintenant, mais d'être conscient. L'absurde chez Camus est une mystique du silence et de l'immanence. Tout cela avant passera inévitablement sur une politique de la révolte et une éthique de l'amour. Il n'y a plus de dogme, d'acte de foi ou de philosophie, mais seulement des expériences qui font le réel travail. Il y a tant de projections narcissiques et de peurs. Vous est-il déjà arrivé de ressentir une scission entre le moi et le monde extérieur ? Jamais je n'avais ressenti ce sentiment aussi fort que maintenant. La différence entre hier et aujourd'hui, c'est que j'étais davantage intégré et fusionné à la nature. Vous est-il déjà arrivé de ressentir que vous étiez projeté hors du monde ? Dans mon cas, j'ai souvent ressenti que je n'avais jamais été projeté hors du monde pour la simple raison que j'ai toujours cru ne pas en faire partie. Bien entendu, cette affirmation n'est qu'une fausse croyance, étant aussi réelle qu'erronée. Je livre ici beaucoup de secrets et de confidences. Qui devraient-ils s'en vexer ? À constater le peu de commentaires de mes écrits, je prends de plus en plus conscience que le blogue n'est que l'écho de ma propre voix, de mon propre esprit, dans une mer d'indifférence et de solitude. Je sais. Vous n'avez pas besoin de préciser ou de vous justifiez que vous êtes occupé à d'autres choses ou à vous-mêmes.

2 mai |

Le caractère exponentiel du développement du capitalisme produit de la ruine. Ça ne paraît pas toujours à vue d'œil, mais se sont toujours des ruines parce qu'on a tout construit par-dessus ce qui existe déjà. À Québec, jadis, existaient d'innombrables petits ruisseaux qui serpentaient du piedmont des Laurentides jusqu'au fleuve Saint Laurent. La plupart de ces cours d'eau ont été enfouis sous le macadam de la cité dans une multitude de canalisations. En plein cœur de Manhattan, où je suis allé l'été dernier, il y avait à un carrefour un étang où coulait une petite ruisseau. Jadis, c'était le centre névralgique de New Amsterdam, la première colonie européenne à s'installer avant qu'elle change de nom pour New York. Plus rien ne ressemble à cette ancienne colonie où des terres étaient cultivées sous de grands arbres près de l'étang, communément appelé Collect Pond. C'était l'étang historique le plus important du sud de Manhattan au XVIIe et XVIIIe siècle, situé près de l'actuelle Foley Square. Source d'eau douce cruciale, elle a été polluée et comblée vers 1810 en raison de problèmes sanitaires, et remplacée par le quartier résidentiel de Five Points, puis par des infrastructures urbaines. Cette histoire particulière est très intéressante, surtout si on aime l'histoire. J'aime revoir en images et en histoires ces lieux qui, jadis, n'étaient vraisemblablement pas les mêmes. Bien avant que les européens habitaient les lieux, les amérindiens vivaient là depuis des milliers d'années. Qu'est-ce que la spiritualité ? C'est la vie de l'esprit. Mais qu'est-ce qu'un esprit? Une chose qui pense, répondait Descartes. L'esprit est une chose qui doute, qui conçoit, qui s'affirme, qui nie, qui veut, qui ne veut pas, qui imagine et qui sent. L'esprit aussi est bien plus que ça. L'esprit n'est pas une substance; c'est une fonction, une force, c'est un acte, nous raconte André Comte-Sponville. Être matérialiste, au sens philosophique du terme, c'est nier l'indépendance ontologique de l'esprit. Le terme ontologique qualifie ce qui se rapporte à l'ontologie, branche de la philosophie étudiant l'être, l'existence et la nature de la réalité en soi. Il y a plus que la conscience, il y a plus que la vérité. La méditation, disait Krishnamurti, est le silence de la pensée. C'est se libérer du connu, pour accéder au réel. Toutes nos explications et nos concepts ne sont que des mots. Il n'est pas question d'y renoncer ; écrirais-je un journal autrement ? J'aime m'imaginer des lieux qui ne soient pas souillés par les hommes. J'aime aussi les lieux qui ne possèdent pas une multitude de sédiments qui recouvrent chacune des générations qui ont vécues sur une terre. La plupart des anciens bâtiments importants que compose une cité ont été construits sur les emplacements des peuples conquis. Il en est ainsi des lieux de cultes qui accumulent diverses couches de communautés soumises par ceux qu'on nomme les conquérants. Aujourd'hui, ces valeureux conquérants s'appellent les promoteurs, envers qui nous prêtons toute notre attention et notre respect pour la simple raison qu'ils ont du pouvoir. La vie me réserve son lot de surprises au quotidien. Aujourd'hui, j'ai trouvé une belle étoile de rotin que j'ai conservé comme porte-bonheur. C'est pas à tous les jours qu'on met la main sur sa bonne étoile. Depuis toujours, j'ai une large collection de petits portes-bonheur. Je crois que le mot porte-chance serait davantage adapté à ces petits objets vibrants de sens et de chance dans la tête des gens qui les possèdent. Je porte beaucoup attention à tous ces signes, et plus encore. Je crois inexorablement à la chance, au destin et au hasard. À défaut d'espérer, j'agis. J'ai tellement trouvé toutes sortes de choses dans mon existence que je m'en étonne encore. Parfois je me demande si les gens regardent en marchant. Le talisman est cette forme de porte- bonheur. L'œil grec est l'un des plus anciens talismans, qui prend son origine dans l'Égypte ancienne. Il ornait les navires pour apporter la chance aux marins devant les dangers de la mer qui les guettaient à chaque traversée. Il protégeait du mauvais oeil. Les porte-bonheur peuvent être aussi bien une amie ou une fleur. Il est intéressant d'énumérer les talismans qui nous protègent dans son environnement. J'ai, depuis aussi loin que je me souvienne, eu des gens qui m'ont apporté de la chance. Il y a toujours eu une personne qui est apparue au moment le plus opportun. Ces bonnes gens se sont relayées au fil de mon existence, telle une longue chaîne humaine qui fraye son chemin le long de la rivière jusqu'à sa source. Le symbole est fort. La vie l'est tout autant. Oui, j'ai eu de la chance, je l'admet. Je suis reconnaissant envers la vie. Malgré l'adversité, une grande part de moi à toujours été libre. Libre de plusieurs choses, mais enchaîné sur plusieurs prismes de ma pensée. J'ai une curieuse appréhension à propos du temps qui arrange les choses. Laissez-moi y réfléchir; je vous y reviendrai demain.


1er mai |

Ici, l'objet de la consommation devient le pur indice de la culture. La culture de notre société équivaut aux produits de consommation que nous utilisons à grand usage. J'ai parfois l'impression de ne rien créer, mais simplement de copier. Avez-vous l'impression que le monde d'aujourd'hui n'est qu'une grande reproduction du déjà-vu ? L'intelligence artificielle n'est-elle pas le fruit d'une reproduction à grande échelle qui ne fait que copier ce qui a déjà été vu ou entendu ? Sa différence réside dans la vitesse à laquelle elle peut faire des opérations, ce qui est nettement nouveau à l'heure actuelle. En réalité, elle ne crée rien de nouveau à part que de faire des calculs. Il lui manque l'intelligence émotionnelle pour pouvoir créer. Les gens d'aujourd'hui sont devenus des tièdes si on les compare à ceux d'hier. Je pourrai plus longtemps vous parler de la tiédeur en recevant sous peu le livre de Philippe Garnier qui parle de ce sujet. Pierre Nepveu appelle la dévastation programmée et l'effacement tranquille des lieux qui forment nos vies. Serait-ce parce que nous changeons qu'on devient si indifférent ou bien c'est l'indifférence qui nous transforme ? À force de regarder les trains passer, perdons-nous la force de vouloir changer quoi que ce soit qui sortent de nos écrans et de notre torpeur. Est-il possible que nous ayons perdu tout espoir de transformer le monde ? Serait-il possible que nous ayons déjà amorcé la décroissance par notre indifférence et notre désespoir ? Et si la vie, telle que nous la connaissons, n'était qu'un ensemble de cycles qui se répètent sans cesse ? La différence aujourd'hui, c'est que les cycles de la nature se trouvent fortement perturbés par notre pouvoir de destruction quintuplé par les moyens dont nous disposons. La démolition célèbre le culte de la nouveauté sans cesse car nous ne savons jamais nous satisfaire. De ces faits, nous ne cessons d'évoquer le progrès comme alibi. Notre cupidité se cache derrière l'idée du progrès. Marie-Hélène Voyer dit qu'on s'évertue à démolir ce vaste presque-pays depuis des décennies pour bâtir du vide, joyeusement tourné vers l'avenir. Aucunes grandes bannières commerciales ne manquent au Nouveau-Monde que nous avons choisi de construire et qui dessine un paysage de partout et de nulle part à la fois. C'est comme ça que le Québec s'est construit depuis des décennies et qui continuera de s'effacer dans la médiocrité pour longtemps encore. On dira qu'il y a des quartiers où c'est différent avec des boutiques locales et personnalisées. Toute cette panoplie de petits commerces au cœur des villes illustre bien les divisions de classes qu'ils exercent par les prix exorbitants qu'affichent l'ensemble des produits offerts. Et pendant tout ce temps, la plupart de nos ressources partent pour l'étranger, garnir les coffres des multinationales qui nous revendront ensuite au quadruple les produits transformés. À titre d'exemple, mon père avait de magnifiques bibliothèques en érable avec des panneaux de verre rétractables. C'était ce qu'il y avait de plus beau chez moi lorsque j'étais enfant. À son décès, ma mère a déposé toutes les bibliothèques et les livres à l'intérieur à la poubelle sur le bord de la rue. Depuis, la seule bibliothèque que je possède est en mélamine. Les promoteurs d'aujourd'hui ne sont que des pilleurs d'héritage. Il y a tellement de patrimoine enfoui sous le bitume que j'ai quasiment envie de pleurer. Comment arrive-t-on à liquider de cette façon l'héritage que nous a légué les générations qui nous ont précédés ? Cela démontre le peu de respect que nous avons envers ceux qui nous ont mis au monde. Au-delà des budgets souvent faméliques des petites et moyennes villes de la province, il est ardu de départager ce qui relève de la mauvaise foi, de l'ignorance ou de l'arbitraire dans ces motifs tortueux qui guident les décisions de nos élus en matière de sauvegarde du patrimoine. C'est de même car c'est de même, diront certains des plus ignares d'entre eux.